S’il y a vraiment une chose qui a retenu mon attention dans la capitale francophone de l’Égypte, Alexandrie, c’est bel et bien cela. Tous les égyptiens, sont des agents des services de renseignements. Et comme le disent les ivoiriens : « il n’y a pas son petit ». Jeunes, vieux, hommes, femmes, et surtout les enfants ! Tous s’y mettent. On ne peut circuler dans les rues de cette ville sans se faire accoster avec les fameux : « How are u ? », « what’s your name ? » et « where do you from ? ». Au début, cela m’agaçait, voire même m’irritait. Mais au final, je m’y suis habitué ; de toute façon, j’y étais obligé. Il y a deux jours de ça, vendredi dernier, alors que je rangeais mes ustensiles de cuisine pour une réutilisation l’année prochaine, j’eus un petit creux. Je me suis souvenu que je n’avais plus jamais été ‘’saluer‘’ mon vendeur de pizza, celui-là même qui m’a nourri les premiers jours de mon arrivée en terre égyptienne. Basket au pied, porte-monnaie en poche, me voilà 5 minutes après devant ‘’Pizza Roma‘’ sur la corniche.

–    Sabah el kheir, dis-je !
–    Sabah el nour, répondit-il.
–    Tamam, repris-je !
–    Alhamdoulilah. Anta Youssef*?, me demanda-t-il.
–    Alhamdoulilah.

C’était les salutations d’usages (en arabe dialectal) avec le pâtissier, qui n’était rien d’autre que le fils du propriétaire. Ici, la plupart des petits restaurants et pizzeria, sont des entreprises familiales. Après avoir pris ma commande, il me demanda de prendre siège. Je demandai des nouvelles de son père, qui visiblement n’était pas là. Il me répondit que ce dernier était en voyage sur le Caire. A peine je pris siège, quand il sorti du petit local qui lui faisait office de bureau. Lui c’était Walid, le frère du patron. Quand je passais dans le coin, et qu’il avait un bout de temps, il venait prendre de mes nouvelles. Mais, ce jour-là, ce n’était pas l’une des discussions à laquelle il m’avait habitué. Assis devant moi, il m’offrit d’abord une canette de 7up. Puis, nous commençâmes à échanger. Le sujet était trouvé : Politique.

 A Alexandrie, j’ai rencontré un panafricaniste.

Comme je le disais, donc, Walid voulait parler de politique. Alors qu’il remarqua mon étonnement, il me dit en français : « T’inquiète pas, personne ne nous comprendra. Les gens ici ne comprennent pas français ». 8 mois que je venais prendre des pizzas chez eux, environ 5 mois que je le connaissais, il n’a jamais dit deux mots en français, si ce n’est ‘’bonjour‘’. Dans un pays où parler librement de politique reste encore une réalité à prendre avec des pincettes, c’était étonnant qu’il veuille en discuter. En effet, Alexandrie est une ville très conservatrice, et ce dans toutes les situations de la vie courante. En politique, c’est d’ailleurs pire : soit tu es avec le régime soit tu ne l’est pas. Il n’y a pas de demi-mesure. Mais, vu l’expression de mon visage, il comprit que je n’étais pas vraiment pour. Alors qu’à la TV, un documentaire sur la Tripoli d’après Muammar Kadhafi (m’expliqua-t-il), était en plein présentation, il décida de plutôt orienter le débat vers la politique africaine. Après un OK de ma part, il me posa un certain nombre de questions sur comment je vois la politique américano-européenne dans nos Etats d’Afrique, leur ingérence dans nos affaires, leur influence, etc… Nous en discutâmes un bon moment. Il me dit qu’il regrette l’époque des Sankara, Lumumba, Sékou Touré et autres. Mais que ce qui était encore plus dommage, c’est que ces leaders africains, si vraiment, ils avaient pu avoir le temps nécessaire de mettre en œuvre leur vision pour l’Afrique, nous ne serions plus à ce niveau. L’Afrique serait un continent qui se suffirait à lui-même qui serait aujourd’hui considéré comme une grande puissance au même titre que l’Asie ou les Amériques, mais que ceux qui les ont succédé n’ont pas repris le flambeau comme cela se devait. Kadhafi, le dernier sur la liste de ces panafricanistes, a tout fait pour son peuple, mais de regarder comment il est mort, simplement parce qu’il voulait des « Etats-Unis d’Afrique ». Il alla jusqu’à affirmer que la Lybie est partie pour au moins 25 ans d’instabilité politique. Non pas parce qu’il était une mauvaise langue, mais quand il regarde un peu le pays sous l’ère du guide, que le peuple ne retrouvera pas cette quiétude de sitôt. Petit à petit, les échanges ont migré vers la question du développement des pays africains. Je lui disais quand même qu’eux ici en Égypte, ils ne pouvaient se plaindre vu leur niveau de développement. Il me répondit que c’est parce que je n’avais pas connu l’Égypte d’avant la révolution. Il allait encore partir dans ses  discours quand on m’avertit que ma pizza était prête. Pas content, mais obligé de me laisser partir, il me dit que je pourrai revenir quand je voudrai pour qu’on discute. Je lui promis de revenir avec un autre collègue panafricaniste, auditeur comme moi à l’Université Senghor d’Alexandrie. Avant de partir, je lui posai alors une question qui me trottait l’esprit : Comment pouvez-vous avoir un tel niveau de culture et de connaissance de l’Afrique ? Sa réponse ne me surpris guère : « J’ai 64 ans, et j’ai à peine vécu 30 ans en Égypte. J’ai été en Lybie, USA, Burkina-Faso, Guinée, Mozambique, Afrique du Sud, et dans beaucoup d’autres pays. Avant, j’étais fonctionnaire. Maintenant, je suis à la retraite, et j’ai décidé de vivre à Alexandrie, avec ma famille. Je comprends beaucoup de langues ». Comme j’ai l’habitude de le dire à mes collègues senghoriens, seuls ceux qui sont sortis de l’Égypte et vécus d’autres réalités, ont une mentalité différente de l’égyptien lambda pour qui : « Il n’y a d’autres pays au monde que l’Égypte, et l’Égypte n’est pas un pays africain ».

*Youssef: prénom musulman avec lequel l’on me surnomme ici.